Samedi 25 août :
Michel Houellebecq et moi :
C'est en octobre 98, ou peut-être en novembre
de cette même année, je ne sais plus, les chronologies les plus
récentes sont souvent les plus difficiles à remettre en mémoire,
que la rencontres s'est produite.
C'est une polémique littéraire, "littéreuse"
qui m'a fait découvrir ce nom, Michel Houellebecq. Un beans médiatique
s'était érigé de nulle part ; on ne sait jamais d'où
partent ces rumeurs, ces colères, ces indignations, au moment de l'obtention
du prestigieux prix Goncourt, enfin du plus ancien, le premier prix fut attribué
en 1903, à John-Antoine Nau (qui est-ce ?).
"Les particules élémentaires", son second roman, était
pour certains le Livre de cette fin de siècle ; nous étions déjà
dans la névrose du changement de siècle, de millénaire,
la peur du "Bug", ce genre de plaisanteries (qui faisaient tout de
même peur à tout le monde !), et pour les autres un livre intéressant,
mais sans plus, un truc de penseur moderne, entre l'ingénieur et le sociologue.
Bref, c'est le bordel dans le Landerneau de la presse parisienne, "pros"
contre "antis" (qui sont plus "jem'enfoutiste" que vrais
"antis", mais bon pour l'histoire, c'est mieux) s'affrontent. Les
"pros" prennent l'avantage en novembre, Houellebecq décroche
le "prix Novembre". Logiquement, décembre devrait succéder
à novembre, c'est-à-dire le mois du Goncourt, la bataille atteint
son paroxysme, les "pros" se mobilisent, éditos, articles,
coups de téléphone, les "antis" observent, ils sont
vieux, et très puissants.
Constant triomphe dans son face à face avec Houellebecq. Les "pros"
crient à l'infamie, c'est un nouveau "1932", le crime du "Voyage
au bout de la nuit" se répète une nouvelle fois, l'histoire
est bien cyclique !
Constant (dont le prénom m'échappe, Camille ?, Paul, je crois)
est le nouveau Mazeline.
Les "pros", tels des loups (subtile allusion à Mazeline), ameutent
l'opinion publique, qui découvre de ce fait qu'il y a encore des écrivains
et des lecteurs en France, de cette injustice ; les crimes de l'Histoire ne
peuvent se reproduire.
J'observe ce bordel, je ne comprends pas au juste où est le malaise,
le Goncourt n'est-il pas un business entre les grosses maisons d'éditions
?
Houellebecq vend des centaines de milliers d'exemplaires, ils suscitent des
réflexions, le Goncourt me paraît bien vieillot face à la
modernité des sujets développés par ce livre.
Même le petit Eugène Sacomano ("buuuuuuuuuuuuuuut de Maaaaarseilliiiii")
se lance dans la mêlée et publie un livre sur Mazeline, incredible
!
Mais le fait est entré dans l'histoire de la polémique littéraire.
Pour ma part, cela m'a permis de découvrir le recueil de textes "Rester
vivant", à dix balles chez Librio. Je n'ai pas acheté les
"Particules", je voulais attendre la fin de l'embrasement médiatique.
Quelques bons textes, je m'éclate assez dans ce livre qui touche à
ce qu'est l'homme contemporain, dans le monde occidental.
L'année 99 se passe toujours avec le phénomène "Houellebecq",
il y a pire comme idolâtrie !
J'apprends que Philippe Harel, le type des "Randonneurs" avec Poelvoorde,
adapte son premier roman, "Extension du domaine de la lutte", quel
titre !
J'achète le poche, je sais pertinemment que le film n'est pas le livre,
je n'en veux jamais au réalisateur de faire un film "différent"
du livre, c'est même plutôt normal.
Je kiffe bien sur ce "Envoyé spécial" dans le monde
d'une PME. Le sentiment d'inutilité, d'absurdité, de manipulation
y est bien retranscrit.
"Raphaël Tisserand" est un nouveau héros, le nouveau "Bardamu"
?
Non, "Bardamu" serait plus l'autre type "le héros",
l'homme "sans nom" comme dans un western avec Clint Eastwood, Bronson
dans "Il était une fois dans l'Ouest" ou Mel Gibson dans "Mad
Max III".
Le libéralisme qui atteint la sphère du sexe, de la relation avec
les autres, déjà analysé par Baudrillard dans "De
la séduction", revêt une importance supérieure lorsqu'un
écrivain s'y attarde, elle devient compréhensible, sensible.
C'est la force de cette petite histoire, de ce reportage dans le monde de l'entreprise,
celle de tous les jours.
Aujourd'hui, la lame de fond qu'est "Michel
Houellebecq" ne s'est pas calmé.
Son troisième roman, "Plateforme", sort le 3 septembre dans
toutes les bonnes librairies, mais aussi les stations services, les halls de
presse dans les métros et les gares.
"Houellebecq" est un produit, une marque, "je lis du Houellebecq",
"c'est comme du Houellebecq", "c'est Houellebecquien". Houellebecq
est une icône.
Mon ami Beigbeder évoque Sartre, c'est vrai, il y a un vide à
occuper.
Dans le monde de la littérature, Sartre meurt en 1980, Aragon en 1982,
la vieille garde est composée de littérateurs, maîtres des
mots et des rhétoriques, mais bien loin des préoccupations sociologiques,
je veux ici parler de Julien Gracq et Michel Tournier. Jacques Laurent étant
mort en décembre dernier.
Dans le domaine de la pensée, les profs de la Nouvelle Philosophie se
sont définitivement imposés, merci à BHL et à Grasset.
Les grands sont morts dans la décennie 90, Althusser (90), Lefebvre (91),
Debord (94), Cioran, Deleuze, Levinas (95), les survivants, Ricoeur et Derrida
sont lus sur les campus américains, misère de la philosophie en
France !
Houellebecq arrive à point nommé dans ce vide, cet énorme
vide.
Là où il dépasse Sartre c'est dans sa capacité à
poser des questions, et à ne donner aucune réponse. Sartre, pour
sa part, ne posait aucune question mais ne cessait d'imposer des réponses,
c'est la différence entre l'observateur et le dogmatique.
Houellebecq a un regard d'écrivain, de penseur et d'humain sur le monde
présent.
Le fait qu'il se soit réfugié en Irlande n'est pas totalement
anecdotique.
Le monachisme (tel qu'il s'est imposé en occident) est parti d'Irlande,
de Saint Colomban (vers 540). Houellebecq est un frère prêcheur,
sa tonsure naissante en est qu'un signe extérieur, son calme, sa lenteur
aussi d'ailleurs.
Les moines conservaient, transmettaient la connaissance, mais ils observaient
aussi. Ils s'imprégnaient du temps présent.
"Plateforme", que je n'ai pas lu, semble être un "Envoyé
spécial" dans le monde du tourisme sexuel. C'est en effet, un aspect
du monde présent, qu'un esprit doit prendre en compte.
Houellebecq, chroniqueur du temps présent, certainement, mais guide intellectuel,
je ne le crois, il ne le veut pas.