Dimanche 28 Octobre :
Je tombe sur, enfin je redécouvre, un
vieux texte paumé dans un coin de mes chiottes. Depuis quand végète-t-il,
là, entre deux magazines et un article de presse découpé
du reste d'un "Figaro" ?
Il s'agit d'un texte de Berl, Emmanuel Berl. C'est un "portrait de l'homme
de droite".
Berl ressemble, physiquement, à mon ami Sébastien. Cheveux noirs,
sombres, drus et épais, un regard sémite, de grands yeux noirs
souriants et perçants, un nez au milieu de la figure, long et droit et
de larges et saillantes lèvres. Le tout donne un visage "intelligent",
espiègle, inquiétant.
Qui est Berl ?
Ce fut un pote de Drieu, ce dernier lui dédia "Genève ou
Moscou" en 1928. Ils se sont rencontrés par l'intermédiaire
de Jean Boyer, un ami de sciences po en commun.
Berl est un écrivain de gauche, ancien combattant de 14-18, fier de ses
origines juives. C'est un esprit libre, indépendant. Il ne se mouilla
pas avec les Dadas puis les Surréalistes. Il resta"hors" du
monde sensible. Il encouragea le Front Populaire en 1936, fut pacifiste en 1938,
au moment de Munich et nègre de Pétain en 1940.
Qu'est ce qu'un "homme de droite" ? Le texte de Berl propose quelques
pistes, cible précisément des attitudes indubitables, des points
précis de comportements que l'on retrouve fréquemment encore.
"Définir l'homme de gauche ou l'homme
de droite est devenu un jeu de société. Il faut le jouer d'ailleurs
: à tous moments, il faut faire ce qu'on peut pour démystifier
le langage.
Le jeu s'est compliqué. À certains moments, il semble que le caractère
principal de l'homme de droite soit de nier qu'il en est un. Si, cessant de
le contester, il le proclame, par conviction, ou par courage, ou par esprit
de contradiction, de provocation, il déconcerte et la droite et la gauche
: on ne sait plus trop où le placer. J'ai peine à regarder Marcel
Aymé comme "de droite", ni Paul Sérant. Sans doute ils
le disent : mais est-ce vrai ?
Autre complication : les extrêmes ; l'extrême droite est fort peu
la droite, l'extrême gauche, fort peu la gauche. Jadis, on pouvait sans
doute voir en Jaurès un Gambetta qui aurait avancé plus que Gambetta,
dans sa propre voie ; mais quand on prolongeait Jaurès à l'infini,
on ne trouvait pas Staline.
Je ne pense pas comme Simone de Beauvoir que l'homme de droite se définisse
par la peur. Tous les hommes sont susceptibles d'avoir peur : c'est une question
de lieu, de moment, de fait.
À mon estime, l'homme de droite est plutôt celui qui, "victime
de l'illusion choisiste", croit trop ce qui est. Cette conviction le mène
généralement à l'erreur. "Un sou et un sou font deux
sous"- phrase typiquement de droite.
Assuré que les choses sont comme elles sont, l'homme de droite dédaigne
de persuader. Il ne le fait qu'avec dégoût. À quoi bon prendre
de la peine pour expliquer aux paysans, qu'on ne peut pas récolter si
on n'a pas semé, semer si on n'a pas labouré. Qu'ils contestent
ou qu'ils en conviennent n'y change rien. D'où la difficulté parfois
surprenante de la droite à faire un journal.
Le nationalisme est de droite, dans la mesure où il regarde la nation
comme une donnée physique. "La France sera toujours la France, l'Est
est l'Est, l'Ouest est l'Ouest."
Michelet aimait la France comme une personne, Maurras l'aimait comme une maison.
Le cléricalisme est de droite, dans la mesure où il aime l'Eglise
en tant qu'établie, parce qu'établie. Comme "le dévot
est celui qui sous un prince athée serait athée", l'homme
de droite est celui qui, respectueux de l'Église du XXe siècle,
l'eût persécutée aux premiers siècles.
L'antisémitisme des hommes de droite tient à ce qu'ils posent
le judaïsme comme objet.
Les savants sont de gauche, en général : ils sont moins certains
que d'autres que deux et deux fassent vraiment quatre.
La gauche enseigne le marxisme, le marxisme enseigne le matérialisme
historique ; mais en fait, j'ai toujours vu la foi du matérialisme historique
beaucoup plus forte chez l'homme de droite que chez l'homme de gauche. Un esprit
de droite se sent satisfait dès qu'il pense : "Il fallait bien
à cause du charbon, à cause du pétrole". Un homme
de gauche pense : "Bien sûr, c'est vrai. On aurait quand même
dû
on aurait quand même pu
"
Le tempérament de Bergson, autant qu'il me paraisse, l'inclinait plus
à droite qu'à gauche : l'horreur du débraillé
Mais il a suffi qu'un jour, il se dise : après tout, on ne sait pas ce
qui va arriver, pour que sa pensée se déporte vers la gauche,
fût-ce à regret.
Quand on écrit : il n'est pas impossible que la mort même soit
surmontée, on ne peut plus être de droite.
Croyant que les choses sont comme elles sont, l'homme de droite croit aux nations,
aux races, aux castes. Un camarade m'a dit un jour (il y a longtemps) "il
faut coucher avec les femmes de son milieu". Cela m'a beaucoup choqué.
J'ai senti que je pensais exactement le contraire. Et que j'étais de
gauche, comme lui de droite.
Une des meilleurs définitions de l'homme de droite, à mon estime,
se trouve dans Dostoïevski : " Pioti Stepanovitch se fait la vie facile
; il pense que quelqu'un qui est un imbécile le lundi, le sera aussi
le mercredi. Il oublie que, le mercredi, ce quelqu'un peut se révéler
plus intelligent que Pioti Stepanovitch lui-même."
L'homme de droite est de plus en plus mal à l'aise dans l'univers, se
conforme de moins en moins à l'idée qu'il s'en fait. L'invention
le déroute, elle le déjoue.
L'homme de droite devient méchant ; il croit obéir à la
nécessité quand il suit la pente de sa hargne.
L'homme de droite préfère son jugement à ses amitiés
; quand il manque à la faire, c'est faute de courage, et il en est puni
aussitôt par une mauvaise conscience.
Pour avoir dit "j'aime Platon, mais j'aime mieux la vérité",
il fallait qu'Aristote fût de droite. Nous nous en doutions d'ailleurs.
L'homme de gauche va n'importe où, mais sans quitter ses amis.
Qui se cramponne, à quoi que ce soit, tourne à droite, ou le risque.
Plusieurs de mes camarades et moi-même avons subi cette fatalité.
À partir de 1916, j'ai été tout à fait sûr
que je détestais la guerre et que je l'estimais mauvaise. Cela m'a beaucoup
rapproché de la gauche.
Mais, à partir de 1938, je me suis aperçu que, sans avoir bougé,
je me trouvais loin d'elle, et entouré d'hommes de droite. Cela m'a été
très pénible. Heureusement je doute qu'aucune expérience
soit jamais aussi décisive pour moi que celle des tranchées de
1915.
L'homme de droite cherche sans cesse querelle à l'homme de gauche, sur
la doctrine : "Puisque vous avez dit que
vous ne devriez pas dire
que
". Il a souvent raison. Cela ne lui sert à rien. Il oublie
que l'homme de gauche est d'abord : celui qui préfère les hommes
de gauches.
Il ne se remet pas d'avoir vu des maurrassiens arriver par haine de l'Allemagne,
à collaborer avec l'Allemagne, à pousser le nationalisme au point
d'acquiescer à l'occupation de la France coupable de ne s'être
pas suffisamment aimée. La gauche n'est pas exempte de semblables contradictions
; mais elle les supporte mieux. Comme elle croit moins à la Raison, elle
est moins stupéfaite d'avoir déraisonnée.
La droite reprend son pouvoir quand la nécessité reprend ses droits.
Ce moment revient toujours ; mais il est difficile de le désirer"