Lecture des mails de Marjorie, ma théoricienne de l'éternullité, ma concepteuse de ce monde de tarés, alors qu'il serait si simple et juste de ne penser qu'à moi, comme je ne pense qu'à elle, et que je me fous du reste, durable ou pas, développé ou pas, c'est l'atome de sa chair que je veux ressentir... Il n'y a pas de théorie pour ce que je ressens...

Bus sous la pluie, gare sous la pluie, le visage sous la pluie, la belle danseuse du bus. Elle se détourne, délibérément, une légère claque.
Je me sentais enfin prêt à lui parler, après des mois à l’observer, à la regarder s’étirer lors des derniers mètres du parcours, à l’écouter parler avec ses copines aux voix graves, tandis que la sienne est toute fluette… Je l’imaginais étudiante en sciences de l’éducation, danseuse classique de formation, avec un chat gris, et un petit ami benêt, footballeur et nul.
Ce matin, elle ne m’impressionnait plus. Elle n’était plus Celle qu’elle était avant. Avant Marjorie, c’est évident.
Seul, je suis poussé à la lecture de " L’accent grave et l’accent aigu " de Tardieu.
P169 : " Quelle est cette danseuse aux jupes relevées qui se termine en haut par une tête de cigogne, en bas par des jambes boudinées enserrant un sexe de petite fille ? "
Je tourne la tête, et le visage d’Éric me sourit ! Une jeune femme lit le " Figaro ", le supplément " économie ", et donc un article sur la nomination d’Éric chez EMI.

Pour Bénédicte, l’amie de Pascale, lui-même, mon ami et bientôt docteur en biologie, il y a deux Éric, il faut bien comprendre, dans ce journal, depuis quelques jours : Éric BB, écrivain rock’n’boobs, je te conseille, au passage, la lecture de " Maniac ", tu détesteras, et Éric TC, PDG rock’n’punk. Il y a bien deux Éric. Tu comprends, comme il y avait deux " Pascal " et deux " Bénédicte "… Je ne voudrais pas que tu penses encore que je suis un pervers (tu peux) et un mythomane (ça, NON).

Sous la pluie, j’arrive au travail. Même pas une vraie pluie. Pas vraiment un vrai travail. Je pense à Régis, parti à Marseille… Je l’aurais bien imaginé détourner un avion, direction Johannesburg.
J’appellerai, dans la matinée, Charles, pour prendre des nouvelles, pour lui parler de la revue.

10h18, le premier mail spontané de Marjolaine, oh, hi, ha, hue… Chouette !
Nous avons de Grands désaccords, des visions " éloignées ", comme elle dit si souvent. Mais elle est douce, et rigolote, une bonne amie… Ringard !
Pfff… Oui. Je suis une midinette.

Je suis à la gare de Chessy. Une petite brunette, qui prend le bus avec moi, je l’ai vue ce matin, est assise avec son copain (qui ne ressemble à rien). Elle est tout sourire. Elle est mignonne, un peu comme j’aime. Elle rit près de son ami. Toute serrée près de lui. Je suis seul dans le vent. Ce vent, si terrible, ici, à Chessy. Je tourne, je n’ai pas envie de lire mon journal, ni d’appeler quelqu’un au téléphone. Je l’observe au moment même où sa bouche se colle à celle du type, les yeux fermés, sa langue pénètre la bouche de l’autre. Une sensation d’aspiration, sa bouche étirée, avalée… C’est beau.
Je pense à Marjorie, que j’aimerais bien aussi me fusionner ainsi, à ses atomes. Ma particule élémentaire, mon quark. Je suis seul. Et le vent m’énerve.
À la descente du bus, je la vois, endormie contre la vitre, le type couché sur elle, il dort. Je les envie.

Marjorie me chérit de mails ; la journée du 7 n’est pas acquise pour autant. Et cela a le don de m’énerver, de me rendre méchant, presque. Elle a plein d’amis à voir ! Combien d’homme de sa vie ?
Chiotte !