" J'ai repensé á "Les
yeux du monde" tout à l'heure en voyant un homme, va-nu-pieds,
les yeux hagards. Assis en train d'attendre sur le muret de la Croix-Rouge,
un bébé dans les bras, a coté de sa femme...
Je le verrais plutôt comme ca, mais l'utiliser pour les yeux de "la"
femme est tres fort et tres vif. "
Je repense à cette phrase tirée
dun bien sympathique échange de mails avec DC, qui vit au Mexique.
Jouvre un journal chez mes grands-parents, 86000 SDF ; je déteste
ces trois lettres, je déteste en général les 3 lettres.
Je ne sais pas si ce sont des " yeux du monde ", mais ces yeux hagards
existent. 86 000 clochards, déshérités, exclus (et pourtant
si bien inclus dans notre société, dans notre décor sociétal),
marginaux, déséquilibrés. Le chiffre ne dit pas grand-chose,
86 000 ou 35 000 ou même 120 000, cest difficilement compréhensible
à lesprit.
Je repense souvent à cette souffrance, à notre accoutumance.
Il suffit de prendre le train, le RER ou le métro, dêtre
dans un transport public pour se rendre compte que la misère, la plus
révoltante, est devenue un élément du décor. Les
mendiants, orgueilleux ? à la Cossery, se succèdent les uns
aux autres, speechs, même train-train.
Il ny a pas vraiment de philosophie de la mendicité, on est loin
de Gohar (le héros dAlbert Cossery), on est bien loin de Bouddha.
Je doute que le choix soit la raison majoritaire de la mise à lécart
dune société marchande de 86 000 personnes en région
parisienne.
Les " bons vieux clochards " anarchistes et rebelles, ermites et
mystiques, ne sont plus légions. Plus trop de Job chez les pauvres.
Là où le système marchand est le grand triomphateur se
trouve dans le fait que lon associe toujours dignité et pauvreté.
Les pauvres doivent garder une dignité. Je ne fais pas le rapport entre
le fait dêtre pauvre et dêtre indigne. Quest-ce
que cest la dignité ?
La dignité serait un comportement personnel, une conduite de soi. Rien
à voir avec des kilos euros.
Tout est fait pour cultiver cette misère, on aménage des systèmes
de culture, on les garde vivants, en " bonne santé ", on
les lave régulièrement. On décrasse ce quil faut
pour sauvegarder " la dignité " mais pas trop non plus. Il
y a tout un falbala à entretenir, il y a des bourgeoises, des divorcées
qui se font chier, faut bien quelles soccupent un peu, de nos
pauvres.
Le plus vomitif dans létablissement de la pauvreté en
" Mission ", cest la médiatisation, la marchandisation,
la promotion des décérébrés, des liftés,
des ankylosés, des braillards de mièvreries et de bondieuseries
de pacotille et surtout de strass.
Envie de tuer cette bande denfoirés. On nous refourgue des éternels
ringards, des loupés qui ne seront jamais épeler le mot "
ART " (trois lettres, je sais, mais un mot).
Se joignent à ces adipeux sirupeux fallacieux pernicieux des tocards
de la société du spectacle triomphale, des naines, des footballeurs
hémiplégiques et tonsurés, des géants champions
du monde de géants quil ny a que trois comme lui dans le
monde, des comiques de cages descaliers, et dautres monstres contemporains.
Et qui ont comme Veau dor une icône de la boucherie-charcuterie-et-bonnes-blagues-bien-lourdingues-de-fin-de-banquet
qui sest jetée tête vide sur un pauvre routier.