Mercredi 31 octobre :

"Aucun joueur n'est plus grand que le jeu en lui-même" disait Bartholomew (John Houseman) à Jonathan E (James Caan) lors de leur première rencontre dans "Roller Ball" (Norman Jewison, 1975).
Jonathan E, dans une hystérie collective, démontrait le contraire. Un joueur pouvait incarner le jeu, le dépasser, l'englober et le pulvériser.
Ce que Bartholomew, président de la corporation du Pétrole dans le film d'anticipation de Jewison, n'avait pas compris, David Stern, très réel président de la NBA le saisit parfaitement.
Le Basket Ball est Michael Jordan. Jordan est le "jeu".
Jordan revient donc pour la troisième fois. Cette fois-ci, il n'est pas aux Bulls (qui étaient aussi pathétiques l'année dernière que les Wizards). Jordan revient dans une franchise jugée faible, avec une saison passée où elle a fini à la dernière place avec 19 victoires sur 82 matchs. Jordan revient comme joueur des Washington Wizards, club où il était le manager sportif, c'est-à-dire qu'il a vendu et acheté des joueurs, qu'il a nommé un entraîneur, que l'équipe est le fruit de ses choix. Jordan devient coéquipier de joueurs et joueur d'un coach qu'il a lui-même nommé. C'est Jordanesque !
Premier match au Madison Square Garden, lancement de la saison, tout le monde est là, de Stern à Bush. Ce dernier avant de lancer la première balle des World series de Base Ball, s'est manifesté lors de la cérémonie d'ouverture de la NBA. Toujours sous la clameur de la foule.
11 septembre oblige, entre le patriotisme habituel et le pavoisement étoilé, des membres des différents services publics (police, pompier, marine, postier) avaient été conviés.
Harry Connick Junior accompagné de jazzmen chante "God bless America", puis un "couple" de policiers interprètent l'hymne national. La minute de silence est glaciale, pas un bruit dans l'arène.
Lors de la traditionnelle présentation des équipes, des policiers, des pompiers, des postiers sont intercalés aux joueurs. Ils reçoivent tous des acclamations. Jordan, pour sa part, recueille quelques sifflets. Nous sommes à New York, là où Jordan a si souvent humilié les Knicks et leur pivot d'alors Pat Ewing.
Jordan est la star, le "dieu vivant du Basket", l'incarnation d'un jeu, d'un idéal aussi. Jordan est de retour, "is back".
La NBA n'avait pas su digérer son départ en 1998 lors de son sixième sacre, les audiences chutaient, la relève se faisait attendre. L'explosion Jordan n'avait pas eu les suites escomptées.
Grant Hill, Hardaway avaient déçu ; O'Neal manquait de grâce pour plaire aux fans, Bryant s'était fait attendre, Iverson avait trop mauvaise presse, Carter jouait à Toronto. La NBA et l'Amérique avaient donc besoin de Jordan.
C'est certain que Jordan va souffrir face à Vince Carter, son alter ego dans l'agressivité et le show time, face à Iverson, défenseur et shooteur jordanesque, mais bien plus rapide que le maître, mais également face à Ray Allen (Bucks), au duo des Lakers (O'Neal et Bryant), à Chris Webber (Kings), à Kevin Garnett (Timberwolves), à la folie de Dallas (Mavericks).
Jordan ne vient pas en conquérant d'un septième sceptre, mais dans une optique de revalorisation de son club et de la ligue entière. Jordan souffrira face aux jeunes joueurs, mais cela lui permettra de passer le relais à la nouvelle génération. Mais pour cela il doit avoir des statistiques correctes, entre 20 et 25 points de moyenne et une bonne défense. Hier soir, il a marqué 19 points (7/21) et a perdu "trop de balles" même s'il a chipé quelques ballons aux Knicks. Ses prestations devront s'améliorer pour permettre cette politique de revalorisation des joueurs de la NBA. C'est un phénomène moindre mais assez semblable que l'on retrouve dans le tennis avec la campagne des "New Balls" (Safin, Hewitt, Federer).
Le sport devient un spectacle, ou plutôt le spectacle devient l'élément premier du sport. Le spectacle est une forme de la mythologie, l'une des plus primaires, celle de la force, du combat. Dans toute mythologie, il y a un passage de "l'épée" d'une génération à la nouvelle.
Le retour de Jordan fait partie de ce jeu mythologique. Jordan est celui qui doit passer le pouvoir, et, légitimer la nouvelle théogonie. C'est le business de la NBA qui est en jeu.