Laurent et Stéphane

Nous sommes le jeudi 5 avril, j’ai rencard avec Laurent à 16 h devant le lycée. Il fait toujours un temps de merde depuis le début de la semaine. Je me souviens que difficilement des rares journées de soleil. Quoi qu’il en soit, je quitte le boulot une heure en avance, j’espère que personne me taupera. Je sors d’un entretien avec mon proviseur qui m’informait d’un rapport administratif concernant mon manque de ponctualité. Alors, méfiance.
Laurent est garé à l’endroit prévu, à l’heure prévue. Laurent, c’est un type bien. Il lit, pêche, campe. Une vie saine, pas de stress. Cool, Laurent est du genre cool, c’est indubitable.
Nous voilà partis pour Paris, pour le centre de Paris, le VIIe arrondissement. J’ai visualisé le trajet sur le net, je connais les rues à suivre dans Paris pour arriver au lieu de la réunion, Avenue de Saxe. Car, Laurent et moi, nous nous rendons à la soirée de l’AAMH, c’est-à-dire l’association des amis de Michel Houellebecq. Qui est un écrivain très connu, très lu, très vendu. Surtout depuis 1998 où son livre Les particules élémentaires a loupé le Goncourt d’un rien. De ce fait, il rejoint Céline, qu’il trouve " surfait ", dans l’histoire des injustices des prix littéraires. De cet échec mondain, Houellebecq est devenu une icône.
Laurent a tout lu de Houellebecq, pour ma part, j’ai lu Extension du domaine de la lutte, des textes parus ici et là. Je ne suis pas un fanatique. Je serais plutôt un iconographe ou un hagiographe. Depuis Auguste Comte, que Houellebecq nous avouera avoir relu récemment, nous parlons de sociologie. Je suis donc un sociologue.
Ce n’est pas facile de voir les rues lorsqu’on est en voiture. Laurent et moi, nous nous perdons assez vite, au niveau de Denfert-Rochereau. Je connais un peu Paris, je sais que rue du Bac (station pour aller à l’IEPP, je suis juste aller à la station) se situe dans le VIIe. Nous nous garons dès que possible, rue de Bourgogne, près du café où Charles Millon organise ses réunions parisiennes.
Laurent m’en veut un peu, le lieu de la réunion se trouve à deux bornes, il faut remonter les Invalides. Nous marchons sous la pluie. J’ai un énorme parapluie. Laurent est tout mouillé, c’est un type très " nature ".
L’Avenue de Saxe est une magnifique avenue donnant sur la tour Eiffel. L’immeuble est imposant, un truc Haussmannien. Haussmann avant d’être un urbaniste était un préfet plus soucieux de police et d’édilité que du bien-être de la population, l’ouvrière, j’entends.
Deuxième étage, l’appartement est intimidant. Très spacieux, très luxueux, assez chaleureux.
Nous sommes une dizaine à attendre Michel Houellebecq. Il arrive peu de temps après nous. On aurait pu le rencontrer sur le chemin, mais non.
J’imaginais la soirée assez glauque, des vieilles filles déjà conquises, des mielleux attirés par l’image cathodique. Tout le monde connaît Michel Houellebecq. Une nouvelle variance des quinze minutes de Warhol. Toucher l’icône, écrivain thaumaturge.
Mais, je me trompe, il y a en effet des lèche-culs irritants. Mais, l’ambiance générale est plutôt détendue. Les dévots sont moins nombreux que prévu.
Houellebecq prend place sur un canapé de velours rouge, un hémicycle se crée devant lui. Chacun attend la parole. Laurent et moi sommes derrière, il nous tourne le dos. J’aperçois sa tonsure naissante. Il vit depuis quelque temps en Irlande. Un nouveau frère prêcheur, il médite dans un désert vert.
Houellebecq parle tout doucement, sa voix est difficilement perceptible. Il faut faire un effort pour pouvoir l’écouter. J’abandonne assez vite. Laurent s’accroche. Laurent est pêcheur, donc patient.
L’écrivain fume, boit. Les gens l’observent, l’interrogent. Il répond, après un certain temps de réflexion, des petites phrases qui me sont à jamais inconnues. J’entends rien.
L’appartement est immense, des groupes se forment, les personnes organisent un roulement.
Je discute avec un jeune étudiant en philosophie, un type qui aime les jolies filles, Virginie Ledoyen, Monica Bellucci, Elodie Bouchez…
Des mecs plus sérieux, plus cyniques, gaussent ceux accroupis devant le pauvre " Michel ".
Celui-ci mange sur son fauteuil. Les autres assistent à son repas. Est-ce un fauteuil Louis XIV ?
Je retiens qu’il n’aime pas les Américains. D’ailleurs, nul n’aimait les Américains. Un prof de piano leur reprochait leur poids culturel. Une sorte de dictature des Etats-Unis. Il accusait leur pouvoir de diffusion, une machine écrasante.
Les USA dominent le monde, certes. Ils sont une fédération de 240 millions de consommateurs à haut revenu (en moyenne, car la paupérisation est endémique dans des strates sociales).
Les Américains n’existent pas. Ils se créent. Les créateurs chinois, suédois, arméniens, etc. travaillent et deviennent Américains. Alors que dans le reste du monde le poids de l’histoire, des racines culturelles sont indéniables. Concernant les conflits des Balkans, il faut remonter au XIe siècle pour en découvrir les causes. Nous sommes piégés par ces caractéristiques politiques.
Nous critiquons le cinéma américain. On jubile quand des films français rentrent dans le " top ten " des meilleures entrées. Taxi 2, Astérix, ou les Visiteurs ! Je ne vois pas de gloire culturelle.
Alors que les frères Coen, David Lynch, Steven Soderbergh, Terry Gilliam ont de vrais univers picturaux. Mais aussi Tim Burton, Vincent Gallo, David Fincher.
Que dire de Hitchcock ou d’Orson Welles ?!
Les Américains imposent en effet leurs solutions, ils sont forts. Nous ne le saurons jamais, ni nous, ni les Chinois, car nous sommes tributaires de notre histoire, des conflits ethniques, des orgueils nationaux. Le temps des patries n’est pas fini. Malheureusement.
Pour finir avec le cinéma, Mike Figgis réalise de magnifiques films d’introspection amoureux, caractéristique du cinéma français. Mais que dire des films japonais, d’Ozu, par exemple ?
La Nouvelle Vague ! Certes, mais aussi Cassavetes !
Cassavetes et la Nouvelle Vague surpassent, dépassent et pulvérisent la prétention du petit Danois technicien en DV.
L’exception culturelle française n’existe pas. Le cinéma chinois, iranien, coréen, indien, britannique, russe désavouent cette prétention.
Le cinéma français est un bébé mort-né. Je n’y ai jamais cru. Partagé entre le nombrilisme et la scatologie, il n’est que le résultat d’un volonté centralisatrice politique. L’illusion de notre cinéma doit sa pérennité que grâce à un marché de 60 millions de gugusses.
Je prends la mesure de la France. Nous avons perdu la guerre des nombres.
Je me disperse et j’en oublie notre pauvre Houellebecq qui fume sa énième cigarette. Houellebecq n’est pas un auteur encensé mais un écrivain " encendré ". Tout comme le pauvre revêtement en velours du fauteuil, du tapis, de son jean, de sa veste, de ses épaules. Il est submergé par ses cendres. Il a un côté Big Lebowski, Houellebecq affalé dans le moelleux coussin rouge.
Je n’ai rien retenu de ce qu’il a pu dire, à l’exception de quelques mots épars. Des trucs sans importance. La seule discussion intéressante, il semble l’avoir eu avec son ami Benoît Duteurtre. Une discussion en aparté. C’est bien regrettable.
Laurent et moi sommes repartis vers minuit. Il ne pleuvait plus. Paris est une magnifique ville la nuit. Sans voitures, sans gens, avec des lumières.

Texte initial de la soirée AAMH.